Yeux tristes à Dublin

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Yeux tristes à Dublin

Les choses bougent très vite ici. Il y a à peine 2 semaines, je gardais H, son frère et sa sœur, pendant que leurs parents étaient à Montpellier pour leur audition au tribunal. C’est une famille syrienne. Le papa parle anglais, la maman parle français et ils ont 2 ados et un enfant de 8 ans. Nous les aidons depuis quelques mois. Des gens adorables qui vivent près de chez moi.

Nous avons passé l’après-midi à jouer à Uno. Le petit garçon de huit ans trichait beaucoup, et j’ai dû recourir à mon application de traduction pour trouver comment dire « tricher » en Arabe. Cela a fait pouffer de rire sa grande sœur qui était bien d’accord avec moi. Et quand finalement j’ai décidé d’arrêter la partie, j’ai eu droit à une belle démonstration de yeux tristes, ces mêmes yeux tristes que me font mes propres enfants quand je dis stop, épuisée par ces interminables parties.

La semaine suivante j’ai beaucoup repensé à ces grands yeux bruns et tristes et à quel point c’était rassurant finalement de voir cet adorable enfant triste pour un sujet aussi banal, malgré toute la folie et l’instabilité de sa vie.

Ses parents angoissaient pour ce rendez-vous depuis des semaines, et leur anxiété ne faisait qu’augmenter. C’est la préfecture qui allait décider si leur demande d’asile allait être examinée ici, en France. Notez que le langage est assez trompeur. Il ne s’agissait pas d’une décision leur accordant l’asile, mais la seule décision d’examiner leur demande, ou non.

Et là je vous entends déjà dire « Mais ce sont des Syriens, n’est-ce pas ? La nationalité à qui on garantit ,justement, automatiquement l’asile en France ? Et partout en Europe ? »

Nous entendons parler tous les jours de traitements discriminatoires aux frontières grecques et partout sur le continent. Les Syriens eux aussi sont victimes de ces traitements passés sous silence.

Car l’Europe utilise une porte de secours. Un petit moyen bien pratique pour les pays européens de se renvoyer la balle.

Et ça s’appelle Dublin.

Pendant longtemps, Dublin fut seulement cette ville où j’avais toujours voulu aller. Mais aujourd’hui c’est devenu un verbe. To dublinize, dubliner, dublineich. Ok, là je suis en train d’inventer, mais prenons un moment pour expliquer ce que veut dire « DUBLINER quelqu’un ».

Tout cela vient d’une petite convention, signée, vous l’avez deviné, à Dublin.

L’objet du Règlement de Dublin est de « déterminer rapidement quel est l’Etat Membre responsable ( d’une demande d’asile) » et d’assurer le transfert du demandeur vers cet Etat Membre.

En gros, cela signifie que si tu es demandeur d’asile, tu dois déposer ta demande dans le pays Européen où tu as posé le pied en premier.

Vous n’avez pas besoin d’un A en géographie pour comprendre ce que cela sous-entend. Exceptés les quelques chanceux qui prendront bien tranquillement un avion pour Paris, les réfugiés appréciant les joies d’une croisière en yacht sur la Méditerranée, PRESQUE TOUS CEUX ARRIVANT EN FRANCE sont d’abord passés par un autre pays. Vous saisissez ?

Vous êtes sûrement déjà en train de comprendre que la fin de cette histoire ne va pas être heureuse pour cette pauvre famille qui vient de passer ses quatre dernières années à « naviguer » entre Homs, une des villes les plus durement touchées en Syrie, et la France.

Car les empreintes digitales du papa ont été relevées en Espagne. Grâce au système entièrement numérisé la France peut donc voir qu’il est entré en Europe par ce pays et peut donc décider de le renvoyer là-bas.

Comme on pouvait le craindre, alors que la France, comme l’Allemagne et d’autres pays d’ailleurs, applique cet accord de manière très sélective, il a été signifié, à cette charmante famille de 5 personnes, qu’elle devait se présenter à l’aéroport le lundi suivant. Pour être renvoyée en Espagne ! Où ils ne connaissent personne. Avec seulement UN jour ouvrable pour faire appel.

S’ils sont venus en France, c’est parce que leurs meilleurs amis (une autre famille Syrienne avec laquelle ils ont passé les quatre dernières années) vivent ici. Au cours des deux derniers mois ils ont aussi noué des liens solides avec leurs voisins, se sont fait des amis. Il y a des gens prêts à témoigner pour leur demande d’asile, d’autres qui les aident et les emmènent aux rendez-vous médicaux, d’autres qui s’occupent d’inscrire les enfants à l’école, d’autres qui leur ouvrent leur maison. Ils n’ont rien de tout cela en Espagne.

Il serait peut être temps de changer Dublin pour éviter ces yeux tristes.

Aidez cette famille Syrienne à rester en France en venant signer cette petition.


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