Nous et nos voisins : se battre contre la peur après le 13/11

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Nous et nos voisins : se battre contre la peur après le 13/11

Dans une zone résidentielle de Béziers, ville moyenne du sud-ouest, une quarantaine de réfugiés Syriens squattent depuis leur arrivée en France un immeuble HLM supposé impropre à l’habitat. J’ai rencontré pour la première fois ces familles en septembre dernier grâce à une amie de mon village qui fréquentait la mosquée. Depuis, je fais partie d’un groupe local de solidarité qui s’est engagé à répondre à leurs besoins les plus élémentaires tels que médicaments, nourriture, etc.

Pourquoi? Photo by Ralf Schweizer

Depuis les attaques meurtrières du 13 Novembre à Paris, j’ai reçu un grand nombre de témoignages de sympathie de la part de personnes proches mais aussi d’inconnus. Ce qui suit est une sorte de mise à jour, un bref épisode de l’histoire de ces réfugiés.

Il y a quelques temps, j’ai demandé à Inès, petite Syrienne aux yeux verts pétillants, si elle avait envie de me raconter son histoire.

Nous sommes restées sur le palier de son appartement et elle m’a raconté des bribes de son histoire que j’ai réussi à reconstituer en les traduisant d’abord de l’arabe en français puis du français en anglais.

Elle avait quitté la Syrie pour traverser l’Algérie, le Maroc et l’Espagne et arriver finalement à Barcelone dans un centre de détention surpeuplé. Sa famille et elle-même ont rapidement décidé de quitter cet endroit aux conditions de vie inhumaines pour s’installer à Béziers.

Mon intention au départ était de faire une œuvre documentaire, ce qui est mon travail, mais j’ai rapidement pris conscience de ce qui m’est alors apparu comme une priorité absolue : la coordination de volontaires et d’une assistance alimentaire. J’ai du même coup remis à plus tard l’idée de leur faire raconter leur histoire. Il n’y a malheureusement que 24 heures dans une journée….

Hier encore, je prenais un café avec une de nos donatrices qui nous fournit régulièrement en denrées alimentaires. Elle est très motivée et possède beaucoup de relations.

« Tasha, m’a-t-elle dit, je voudrais que tu me racontes tout sur ces familles. Nous avons besoin de connaître leur histoire. C’est comme ça que je pourrai trouver d’autres personnes prêtes à les aider. » Retour à la case départ ! Je ne dispose que de fragments de leur histoire, mais cette fois je suis décidée à les partager avec vous. En effet, après les attaques meurtrières du 13 novembre, nous savons comment leur histoire risque d’être perçue si nous n’exposons pas toutes les pièces du puzzle dont nous disposons.

Nima et Salima ont toutes les deux 8 ans, le même âge que ma fille. Le jour où j’ai emmené avec moi mes enfants pour effectuer une livraison de denrées alimentaires, les trois fillettes se sont retrouvées assises côté à côté sur le drap de plage que j’avais sorti du coffre de ma voiture. En chemin vers les squats, nous avions acheté de quoi faire des colliers et très rapidement les trois gamines se sont mises à l’ouvrage, communicant par gestes et à grand renfort d’éclats de rire. Pendant ce temps, le petit frère de Nima et de Salima âgé de 6 ans jouait au foot avec mon fils et quelques autres gamins. Il a été refoulé plusieurs fois par le dentiste et a des problèmes d’oreille qui nécessiteraient une opération. Ses parents et la plupart des autres familles qui squattent ces appartements sont originaires de Homs, une des zones les plus bombardées de Syrie. D’autres viennent de Damas ou d’ailleurs.

Il y a actuellement 7 à 9 familles qui vivent dans ces appartements. Ce nombre varie en fonction de l’arrivée de nouvelles familles et de l’installation d’autres dans des appartements fournis par l’état. Nous communiquons grâce à notre traductrice qui est elle même très occupée avec ses 7 enfants. Nous avons mis deux mois pour rassembler toutes ces informations et ne sommes toujours pas certains que tout soit correct. Beaucoup font partie de plus grands groupes familiaux.  Zema, la matriarche, explique : “Nous avons été séparés au cours des trois dernières années et sommes enfin à nouveau ensemble”.

D’après ce que j’ai compris, plusieurs de ses cousins ont quitté la Syrie en 2011 quand la guerre a éclaté. D’autres n’en sont partis qu’il y a que quelques mois. Haim était étudiant en médecine dentaire. Abul était commerçant. Faouzi, pharmacien. Il a vu ses meilleurs amis disparaître, au sens propre, sous les décombres lors de bombardements.

Les hommes restent généralement à l’intérieur des appartements. Ce sont les femmes qui se rassemblent à l’extérieur et qui viennent nous saluer. Nous avons entendu parler de ces femmes qui portent jusqu’à 5 pantalons sous leur jupe afin de se protéger contre les violeurs. Les années de naissance sont trafiquées pour éviter un enrôlement dans l’armée d’Assad.  Des bébés sont nés lors de leur migration. Pour autant que nous puissions en juger, il y a environ 8 enfants âgés de 5 mois à 17 ans. Lors de ma précédente visite le week-end dernier, j’ai rencontré une nouvelle famille, des cousins, qui sont arrivés avec leurs deux petites filles. Ils m’ont dit que l’aînée avait 10 ans, bien qu’elle ait la taille d’une fillette de 6 ans. Sa petite sœur est trisomique. « Des pantalons ? » demande le père en pointant le pantalon sale de sa fille. C’est peut-être le seul qu’elle possède.

Nous faisons ce travail depuis maintenant quelques mois et rien n’est encore clair. Certains donnent 20 kilos de riz et disent: « je suis sûr qu’ils peuvent partager entre eux ». D’autres déposent des jouets à 2 des enfants en disant : »ils n’ont qu’à choisir ce qu’ils veulent et donner ensuite le reste à leurs amis ». C’est un peu compliqué quand on pense que ces enfants n’en ont jamais eu avant. Et comme les adultes doivent avant tout protéger leur famille, ils n’ont pas forcément le réflexe de partager un sac de riz. Un samedi, Zena nous a invités chez elle pour prendre un café. Une demi-heure plus tard, elle criait après la voisine qui avait reçu plus de sacs en provenance d’un supermarché. Je n’avais pas besoin de comprendre l’arabe pour saisir ce qui se passait.

Quelles leçons peut-on tirer de tout cela ? Que ce sont des gens comme tout le monde.

Ils sont généreux et accueillants, ils ont peur et sont méfiants. Ils se disputent. Ils se réconcilient. Les enfants veulent toujours des bonbons. Les adultes nous offrent toujours du thé. Certains veulent rester en France. D’autres veulent rentrer chez eux dès qu’un minimum de sécurité le leur permettra. Sont-ils parfaits? Bien sûr que non. Comme nous ce sont des êtres humains, et comme nous ils ont peur du terrorisme. Mais eux ont vécu la terreur de la guerre en direct, alors que la majorité d’entre nous ne l’avons jamais vécue.

Je suis sidérée de voir que la réponse de la France face aux attentats a été de poursuivre son engagement à accueillir des réfugiés. Je ne vais pas m’attarder sur leur nombre comparé à l’Allemagne, ou bien sur le traitement des réfugiés à Calais, même si je reconnais avoir des questions et des doutes à ce propos. Ce que je voudrais dire en revanche, c’est que si ce pays qui a été attaqué n’a pas peur, ou plutôt s’il prend ses responsabilités malgré sa peur, alors comment se fait-il que nous autres américains fermions nos portes aussi brutalement. Comment se fait-il que notre grande nation soit si effrayée?

J’avais promis à ma fille qu’elle m’accompagnerait samedi dernier pour jouer avec Nima et Salima. Mais ce jour-là, au réveil, nous avons appris les nouvelles des attentats à Paris et aussi que l’état d’urgence était déclaré. Nous avons alors décidé de les garder à la maison. Je veux préciser que nous n’avions absolument pas peur des Syriens. Au contraire, quand on a connu les réactions qu’il y a eu contre les immigrés et les arabes après le 11 septembre, on ne pouvait qu’être inquiets pour eux. Heureusement, le seul conflit qu’il y a eu lors de notre visite à Béziers a résulté de la perte d’un sac de nourriture. Mais le soir même, ma fille était furieuse. Elle m’a demandé : « Maman pourquoi tu y es allée sans moi ? Je voulais voir mes amies, je leur avais préparé des petits cadeaux ! »

La prochaine fois, j’ai décidé de l’emmener avec moi. La peur ne doit pas contrecarrer  notre désir de vouloir faire partie de l’histoire de quelqu’un d’autre. Alors quels messages transmettons-nous à nos enfants quand, par peur, nous fermons nos portes à des millions de personnes qui ont tant besoin de notre aide. Ce n’est pas là l’héritage que notre génération doit laisser. Je pense que nous sommes meilleurs, plus forts et plus courageux que cela.

NB : Tous les noms ont été changés pour cet article.


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