Destination les limbes

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Destination les limbes

Ventimiglia 1Par Rachel Thornton

Le 10 août de cette année, j’ai conçu une affiche demandant des dons de médicaments, matériel médical, de nourriture et de vêtements destinés aux camps de réfugiés en Syrie, au Liban et à Vintimille. Le réseau des donateurs et des bénévoles de LSR s’est préparé, une fois de plus, à fournir un grand nombre de produits. L’année passée a été une expérience enrichissante pour nous et nous a rendus de plus en plus efficaces et professionnels à chaque nouvelle mission. La générosité des sympathisants de LSR et leurs amis semblent être sans limites. En ce qui me concerne, j’ai également été ravie de constater qu’à cette occasion, il n’y avait cette fois plus aucun article saugrenu comme par exemple des patins à glace, les costumes de Fred et Wilma Flintstone, des robes de bal et des dentiers qui nous avaient envahis l’année dernière.

Vous trouverez plus bas le compte rendu des frais du voyage à Vintimille de mon mari et moi pour apporter une partie des dons à Caritas (Organisation humanitaire catholique présente dans le camp) et à l’Eglise Saint Antoine. Je ne fais pour ma part que livrer. Sans les donateurs, les sympathisants et des gens comme Bassie Scott et Joel Bamber, rien n’aurait été possible. Donc merci à vous tous.

(A suivre à propos des dons pour le Liban et la Syrie.)

DESTINATION LES LIMBES*

Je m’adresse à présent à une femme anonyme qui m’a déclaré par le biais de Facebook que ça ne la dérangeait pas d’aider les Syriens mais qu’elle ne voulait à aucun prix aider des Africains. Je m’adresse également à celle qui, lorsqu’elle a appris que j’allais apporter des dons à Vintimille, m’a demandé sur le forum d’une organisation d’expatriés : « Avez-vous perdu la tête ? J’ai une fille de dix-huit ans… et ce sont tous des violeurs. »

Les violeurs ne sont généralement pas faciles à identifier tant qu’ils ne sont pas passés à l’acte. Je ne peux donc pas vous dire si j’en ai rencontré au cours de ce voyage. Je ne peux vous parler que de ce que j’ai vu.

Par contre, j’ai rencontré des gens de nombreux pays d’Afrique qui avaient survécu à de longs et épuisants périples à travers des déserts, des océans et des montagnes. J’ai rencontré des gens courtois, reconnaissants et courageux parmi lesquels beaucoup (trop), à différents stades du désespoir. Mon sentiment dominant à la suite de ce voyage est la tristesse. Quand on demande à mon mari quels mots lui viennent à l’esprit, il répond : « désespoir et absurdité ». Non, ça n’aura pas été une partie de plaisir.

ventimiglia_sleepingrough

D’où que viennent ces gens, quelles que soient les horreurs qui les ont éloignés de leurs foyers et de leurs proches, elles les a tous conduits au même endroit. Ils vivent aujourd’hui dans les limbes. Evidemment, pour un vacancier ou un observateur ponctuel, Vintimille peut sembler un endroit plaisant où attendre. Le climat y est la plupart du temps agréable ; les paysages sont superbes, la nourriture délicieuse, et les gens sont séduisants et charmants. Les vitrines des boutiques scintillent de mille feux et sont pleines de belles choses affreusement chères…. Mais Vintimille n’est au fond rien d’autre qu’une cage dorée dont les barreaux sont la mer, les montagnes, les épreuves et une frontière bien gardée.

ventimiglia panorama

Caritas n’est ouvert que le matin de 9 heures à 11 heures, aussi est-ce là que nous avons effectué notre première livraison. Même si, tout comme l’année dernière, il y avait des travaux à proximité, nous avons pu rouler dans la boue jusqu’à un parking situé derrière le bâtiment abritant Caritas. Il y avait un peu plus loin une deuxième porte d’entrée, devant laquelle se trouvait une file silencieuse d’hommes aux visages graves qui attendaient patiemment de pouvoir y pénétrer. De l’intérieur de l’immeuble sont sortis des hommes pour aider à décharger. Puis, ils ont monté les cartons dans l’immeuble par un escalier branlant afin de les trier, les stocker et finalement les distribuer. Un type m’a demandé avec obstination un sac à dos jusqu’à ce qu’il soit repoussé par le surveillant de la file d’attente qui lui a dit : « si ce n’est pas pour aider à porter, alors éloignez-vous ! » Un autre type affamé qui parlait en italien mais aurait pu être de n’importe quel pays d’Europe, a repéré les cartons de chocolats Kinder et de madeleines, bien décidé à ne plus bouger tant qu’il n’en obtiendrait pas.

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En raison de ma récente opération du pied, j’étais dans l’impossibilité de répondre à l’invitation de l’employée de Caritas à monter les escaliers. Elle m’a dit qu’il y avait là-haut un nouveau local plein de produits au rebut qui attendaient d’être soit récupérés par d’autres associations soit emportés à la décharge. Elle m’a demandé ostensiblement ce que j’avais apporté et a insisté sur le fait qu’on ne prenait pas ici de produits ni d’articles destinés aux femmes et aux enfants. Contrairement à l’année dernière, je n’avais cette fois ni acheté ni vérifié ni emballé chaque chose moi-même, et par conséquent je ne pouvais pas me porter garante du contenu de tous les cartons et de toutes les boîtes. Je me souvenais, la mort dans l’âme, que la plupart des choses (en provenance de donateurs inconnus et probablement inexpérimentés) qui avaient été jetées au fond du camion à la dernière minute, étaient en effet destinés aux femmes et aux enfants. On m’avait dit que ces derniers étaient logés en l’Eglise de San Antonio, mais l’Église avait limité l’espace de stockage et donc même eux n’en profitaient plus vraiment.

A l’Eglise, un charmant Italien répondant au surnom de Papa nous fit visiter les lieux. Il se montra ravi de la grande quantité de nourriture et de matériel de restauration que nous avions apportée, et se hâta d’organiser un chaîne humaine afin de les faire descendre au sous-sol dans les locaux de stockage et les cuisines. On emporta les jouets afin de les distribuer peu à peu. Il fit ensuite visiter les lieux à mon fils et à moi pendant que Chris bavardait avec un jeune Italien chanteur de reggae portant des dreadlocks qui s’appelait Alberto et consacrait tout son temps libre à aider à San Antonio.

Tandis que je descendais la pente en titubant le long de l’église, j’aperçus des dizaines de femmes, parmi lesquelles beaucoup avaient un enfant dans leur sillage. Un tout petit  déambulait bruyamment sur un tricycle en plastique, tandis qu’un gamin solitaire envoyait, l’air grave, shootait dans un ballon contre un mur, et qu’un autre bambin tentait  solennellement  d’aider à faire passer le seuil du local de stockage à un chariot chargé des précieux cartons.

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Je fus cependant obligée de constater que ça ne ressemblait à aucun autre groupe important de femmes et d’enfants que j’avais vu jusqu’alors. Le silence était assourdissant. Il n’y avait pas ce brouhaha auquel on pouvait s’attendre de la part d’un tel groupe. Il est vrai que beaucoup de ces femmes étaient trop loin de moi pour que je puisse les entendre, mais il se trouve qu’elles restaient silencieuses. Abasourdies et abattues par la tournure qu’avait pris leur vie.

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Rien au fond de bien surprenant. Le 7 octobre, Milet, une jeune Érythréenne, avait essayé, avec ses frères, de gagner à pied la France distante de quelques kilomètres seulement. Il est probable qu’après leur périlleux périple pour gagner l’Europe, la frustration de se retrouver bloqués à Vintimille avait été trop forte, et ils avaient alors décidé de tenter le tout pour le tout pour avoir une meilleure vie. Milet avait alors été tuée par un camion dans le dernier tunnel avant la frontière. Ses frères et ses amis, tout comme les autres résidents de l’Eglise, étaient encore en état de choc. Encore une vie gâchée. Qui sait ce qu’elle aurait accompli si elle avait vécu ?

« Papa » m’emmena directement dans la cuisine, m’obligeant à m’éloigner d’un nourrisson né probablement sur le sol Italien et au dessus duquel je gazouillais.

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Là, un chef jovial brandissant un grand couteau coupait un tas de morceaux de poulet luisant avec l’aide de deux filles Erythréennes, pendant que le Terrier chéri de « Papa » dansait  impatiemment sous la table en faisant ricocher ses griffes sur le sol en marbre. 

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Au fond de la cuisine, on me montra les réserves et, au bout d’un autre couloir, on nous pénétrer dans les dortoirs. Celui des hommes qui, soit dit en passant, avait cruellement besoin de plus de lits superposés, et celui des femmes et des enfants. Cette salle par contre était tellement pleine de lits superposés qu’il y avait à peine la place de circuler entre eux.

ventimiglia_dormitory

Dans une toute petite salle de l’autre côté de la cour se tenait l’infirmerie, où un médecin bénévole était en train de soigner quelques malades et autres blessés. Je me sentis heureuse d’avoir pu détourner du container pour la Syrie quelques boîtes de médicaments vers Vintimille, car le besoin s’en faisait à l’évidence sentir ici aussi. 

Je rencontrai une charmante jeune fille. Nos béquilles respectives nous rapprochèrent. Elle parlait un peu Italien et seulement un ou deux mots d’anglais. Elle avait été opérée de la jambe et le chirurgien italien la lui avait complètement bousillée, au point que sa rotule était visible sur le côté. En fait, sa jambe dans son ensemble paraissait tordue. Elle espérait que si elle parvenait à gagner l’Allemagne, elle pourrait se trouver un bon médecin pour réparer ça. Une fois de plus, Vintimille s’avère être la salle d’attente de la vie, où personne ne s’est vu attribuer un numéro et où l’attente peut être sans fin.

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Finalement il a fallu partir.

Le cœur lourd, mais également confiants dans le fait que le personnel de l’Eglise faisait  tout son possible pour s’occuper au mieux de ces gens. Tandis que nous franchissions le seuil en camion, nous vîmes un grand nombre d’hommes sans énergie assis en petits groupes le long du muret sous la bretelle d’autoroute. Assis en train d’attendre…

La plupart des gens que j’ai rencontrés venaient d’Érythrée et beaucoup de femmes portaient une croix copte autour du cou. De nombreux Chrétiens sont victimes de persécution en Érythrée. On m’a demandé maintes fois ce qui avait poussé les Érythréens à fuir leur pays. Répondre moi-même à cette question serait une perte de temps, aussi me permettrez-vous de vous indiquer ce lien :

http://www.channel14.com/news/africas-north-korea-why-do-people-flee-eritrea

Traduction: Pierre Namia

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*Les Limbes:

  • Séjour où les justes de l’Ancien Testament attendaient la venue rédemptrice du Christ ; séjour de félicité naturelle des enfants morts sans baptême.
  • État vague, incertain : Ce projet est encore dans les limbes.
    http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/limbes/47160#Ug2YzFELhKmOwsLA.99

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